Une nuit à Val-Jalbert, le village fantôme le mieux préservé au Canada

Ce soir, je passe la nuit avec les fantômes de Val-Jalbert, dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, au Québec. Mais je suis en retard. J’ai promis à mes amis de les rejoindre pour souper au Restaurant du Moulin, pourtant je m’attarde dans ma chambre. Je loge dans une maison d’ouvriers de 1920 en bardage à clin blanc restaurée, au beau milieu d’un village abandonné situé en pleine forêt, et dont la rue principale est désertée par les voitures. C’est ici que je découvre les vestiges du passé, très loin du présent.

À Val-Jalbert, le temps s’est arrêté en 1927, quand la fermeture de la prospère usine de pâte à papier qui maintenait la ville en vie a précipité le départ de presque tous les habitants. Jadis un modèle de modernité faisant l’envie de la région, ce patelin reclus est resté abandonné pendant des décennies. Aujourd’hui destination culturelle et touristique revitalisée, il frappe par sa beauté.

Val-Jalbert a peut-être reçu le titre de village fantôme le mieux préservé au Canada*, mais je vous jure que cet endroit est bien vivant, et ses attraits donnent l’envie de cultiver sa légende.

Dormir comme un ouvrier d’usine de pâte à papier en 1920

Votre visite sera merveilleusement animée par une troupe de citoyens du temps, ici en face du Magasin général.

L’histoire de Val-Jalbert débute en 1901, année d’inauguration de l’usine de Damase Jalbert, située au pied des chutes de la rivière Ouiatchouan. Cette ouverture a propulsé le développement d’un village industriel où, même si le propriétaire original avait cédé son usine, il faisait toujours bon vivre. En effet, les ouvriers recevaient presque le double du salaire moyen de l’époque, sans compter qu’ils bénéficiaient de maisons équipées d’électricité et d’eau courante, un luxe sans précédent qui ne deviendrait la norme au Québec qu’environ vingt-cinq ans plus tard.

Pour réellement savoir à quoi ressemblait la vie à Val-Jalbert, il faut y séjourner, dans les maisons d’ouvriers aujourd’hui restaurées et douillettes, ou encore dans une chambre au-dessus du magasin général sur la rue Saint-Georges. Bien que l’extérieur de ces habitations soit vieillot, l’intérieur est divinement moderne et chic. En prime : les clients sont pratiquement seuls sur le site la nuit et peuvent errer dans les rues abandonnées ou vagabonder près des impressionnantes chutes de la rivière Ouiatchouan pour admirer les lumières colorées qui les illuminent.

Découvrir l’histoire de Val-Jalbert

L’impressionnant couvent de deux étages du Village historique de Val-Jalbert est le dernier du genre au Québec. (Shelley Cameron-McCarron)

Les habitants de Val-Jalbert étaient fous de leur ville. Avec raison : c’était le paradis. Malheureusement, quand l’usine n’a pas su passer de la technologie mécanique aux procédés chimiques, les propriétaires ont mis la clef sous la porte. Il s’agissait alors de la fin pour cette ville mono-industrielle, et ce fut ensuite l’exode des familles.

« C’était la première fois que nous voyions nos parents pleurer », peut-on entendre dans une touchante vidéo présentée sur le site. Dans le vaste espace qu’est l’ancienne salle des défibreurs, où auparavant une énorme roue tournant à toute vitesse transformait le bois en pâte, on trouve maintenant une expérience multisensorielle plongeant les visiteurs dans le quotidien du Val-Jalbert d’antan, sa dimension humaine et ses citoyens. C’est à ne pas manquer vraiment.

Négocier au magasin général

« Mon crédit n’est pas très bon ici… Et vous ? Souriez, ça passera mieux », me conseillait un personnage costumé se tenant sur l’immense véranda du « supermarché » de la ville (aujourd’hui reconverti en boutique souvenir et café). Val-Jalbert est ni plus ni moins un musée à ciel ouvert où vous trouverez plus d’une quarantaine d’édifices patrimoniaux. Visitez le magasin général pour tester vos talents de marchandage, faites un arrêt au bureau de poste grouillant de vie pour visiter Mme Linteau, ou passez par le couvent-école (le dernier du genre au Québec) pour explorer les quartiers des religieuses et les salles de classe dispersées sur deux étages. Et le trolleybus rouge, qui offre une visite guidée du site, est à lui seul une expérience canadienne sans pareil.

Affronter les chutes de la rivière Ouiatchouan

Montez avec le téléphérique tout en haut de la chute et découvrez la vue du lac Saint-Jean.

Du haut de leurs 72 mètres (soit 20 mètres de que les chutes Niagara), les chutes de la rivière Ouiatchouan garantissent des frissons à tous les visiteurs à qui elles se révèlent. Le téléphérique promet une balade haute, haute, haute jusqu’à l’observatoire surplombant les chutes et le majestueux lac Saint-Jean. Je me sens comme la reine du Saguenay-Lac-Saint-Jean au moment où je prends la pose devant cet arrière-plan enchanteur le temps de quelques photos.

Pour plus de sensations fortes, la plateforme vitrée vous amène au plus près des chutes rugissantes – vous aurez même le visage aspergé de bruine.

Manger à la saguenéenne

Une fine cuisine nous attend dans la vielle usine devenue le Restaurant du Moulin.

Pour une soirée de fine cuisine, le Restaurant du Moulin nous attend. Cette ancienne usine aux murs de pierre massifs renferme la cuisine du polyvalent et habile chef Gilbert Nault (un chocolatier et confiseur qui fume même sa propre viande). Ses menus, tant pour le déjeuner que pour le dîner et la table d’hôte, mettent en vedette l’acclamé fromage Perron du Saguenay ainsi que les fameux bleuets et la célèbre tourtière de la région. Les visiteurs peuvent se délecter de la gastronomie locale en savourant une soupe aux gourganes, une tarte aux bleuets, des saucisses aux bleuets ou encore la tourtière réinventée, variante d’un classique accompagnée de compote de bleuets, bien sûr.

Partir en excursion

Émerveillez-vous devant les chutes illuminées et aventurez-vous sur la plate-forme d’observation en verre. Le moulin abandonné se trouve au pied de cette impressionnante merveille de la nature.

Pour explorer le cadre naturel irréel, les chutes et les sentiers pédestres de Val-Jalbert, rien de tel que de marcher. Une aura surnaturelle se dégage de la route, où on suit les pas des esprits qui hantaient (ou hantent toujours?) les avenues bordées de maisons abandonnées. Puisqu’elles n’ont pas toutes été restaurées, ces dernières sont à moitié effondrées; c’est d’une triste beauté. Jamais je n’aurais cru qu’un village fantôme serait aussi accueillant, ni que je serais si touchée par les âmes qui l’ont rendu autrefois si vivant, mais c’est le cas. Plus que la tourmente, c’est la beauté et l’espoir qui habitent l’endroit. Et je ne doute pas qu’après une visite, ces sentiments vous habiteront aussi.

Image d’en-tête: Promenez-vous au fil des maisons abandonnées d’un village industriel autrefois florissant.

*Site en anglais seulement

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